Hamou est Pdg. C’est écrit sur sa carte de visite. Il est, dit-il, « le plus gros employeur de la région ». Sa région, c’est le Sahara sud-algérien, et il semble en connaître chaque grain de sable et chaque détour. Car le Pdg est aussi touareg, et son blues à lui n’est pas celui du business-man…

Le blues touareg, c’est une autre chanson.
Ce bleu là n’est pas de ceux qui virent au noir dans l’âme tourmentée d’un homme d’affaires qui aurait voulu être un artiste… (je suppose que vous vous souvenez de la célèbre chanson phare de Starmania.)
Non, au contraire : ce bleu là pourrait vous protéger du blues. Ce bleu là enveloppe d’azur les hommes du désert en partance dans ces dunes vierges… escortés de touristes, car les affaires sont les affaires.
Celle fondée par Hamou en 1978 est florissante. Il l’a baptisée Voyages Timbeur, du nom de ce mont qui surplombe l’oasis de Djanet (ici nous sommes à 2 200 km au sud d’Alger et 200 km de la frontière nigériane).  Notre business-man ne dort pas « dans tous les Hilton de la terre », mais part parfois contempler seul… toutes les étoiles de la terre, qui semblent se donner rendez-vous chaque soir de l’année au-dessus du Sahara.

Des vaches préhistoriques qui évoquent un tableau... de Picasso !

 Il vous fait visiter son désert au volant d’un 4/4, s’arrête à chaque roche ornée de peintures ou gravures rupestres (elles sont nombreuses ici, et superbement conservées); pose pour vous sur un rocher, en altitude, enroule son foulard, ôte ses lunettes, sait qu’il est là comme un emblème, un symbole, un souvenir de voyages, que tous les touristes iront rapporter, raconter. La beauté des paysages, la fierté des touaregs. Le bleu de leur tenue traditionnelle.

Mais cet homme bleu qui fixe l’horizon, sur son rocher… est-il vraiment un touareg  ?

C’est d’abord un homme de notre temps. Un homme cultivé, qui parle un français parfait, possède des livres, une télévision, un vaste bureau avec fax et ordinateur… Un notable dans cette ville pauvre du sud algérien. Un homme d’affaires qui voyage presque aussi souvent en avion qu’à dos de dromadaire. Il s’est rendu « mille fois » à Paris. Mais désormais, dit-il, ces séjours sont des vacances : il ne prévient plus personne de son arrivée, afin d’éviter les sollicitations et les rendez-vous d’affaires.
Non, il n’a pas vécu une enfance nomade avec les caravanes d’hommes bleus : ses parents étaient, déjà, des commerçants aisés. Son père traversait le désert, pour commercer avec le Niger, avant de se fixer à Djanet où il s’est marié; il a fait construire une grande maison, et même des pavillons d’été dans un jardin luxuriant, où Hamou a vu le jour.
Il a donc grandi en sédentaire, dans cette ville-oasis qui grimpe en étages blancs et délabrés sur un mont aride, et surplombe un horizon tout de sable et de roche. Un horizon qui l’appelait : le jour de ses neuf ans, cédant à sa demande insistante, son père l’a confié  à des amis nomades qui faisaient route  jusqu’au Niger : c’est ainsi qu’ Hamou a fait la vraie expérience du Sahara. 

 Il a marché dans les dunes pendant une année entière. Par fierté, il n’est jamais monté sur le dos du dromadaire que son père avait acheté pour lui : les autres n’avaient pas de monture et se seraient moqués de lui, de son peu de vaillance.
Il a plongé, trois journées durant, dans l’eau ensanglantée d’une oasis où s’était noyé un dromadaire. C’était le seul point d’eau à des kilomètres à la ronde, il fallait en extirper l’animal mort : on l’a coupé en morceaux, qu’il a fallu sortir de l’eau un par un, et c’est lui, le plus jeune, qui s’est chargé de la besogne répugnante.

 Aujourd’hui, quand il se sent fatigué, il repense à cette épreuve, et se sent ragaillardi : après avoir vécu ça, il peut tout vivre sans se plaindre, dit-il. Il ne peut pas se sentir fatigué. Il sait ce que c’est, vraiment, la fatigue. Lorsqu’il a tendance à l’oublier, il appelle ce souvenir.

Mais les gens, aujourd’hui, se fatiguent d’un rien, ajoute-t-il.

Les gens, il les connaît, il les écoute, il répond patiemment à leurs sempiternelles questions de touristes émerveillés. Les Touaregs sont comme ci. Les Touaregs ne sont pas comme ça.

 Il s’amuse, son oeil brille derrière ses lunettes, mais il ne sourit pas beaucoup. Il faut être un peu mystérieux, un peu impénétrable. Ses hôtes, ainsi, rentreront heureux. Ils auront approché l’âme fière des hommes du désert.

Comme son père avant lui, Hamou a une belle maison en ville. Au rez-de-chaussée, donnant sur le patio intérieur, il y a un salon à l’orientale, un peu étouffant, empli de bibelots, de tapis, fenêtres fermées, télé allumée. A l’étage, le salon de réception est immense, la salle-à-manger peut accueillir plus d’une dizaine de convives.  
Mais Hamou n’a pas le temps de rester chez lui. Il laisse là sa femme, ses enfants, petits-enfants : il retourne chaque soir de la « saison » touristique vers les lodges qu’il a bâti à l’orée du désert, avec des logements confortables et coquets – cinq chambres, une salle de bains spacieuse et des toilettes dans chacun des quatre « lodges ».

Les lodges Timbeur

De grandes tentes berbères sont dressées dehors. Il y préside le dîner servi aux touristes, tous assis pieds nus, en tailleur autour des longues tables basses, empreints de ce respect et de cet émerveillement béat qui caractérise le touriste occidental moderne en quête d’enrichissement culturel.
Il en dit peu, juste assez pour continuer  à les émerveiller.
Il fait venir le méchoui et raconte quelques anecdoctes, du pittoresque à la demande. Il fait servir du coca dans les verres à vin. En terre d’islam, la boisson américaine a largement triomphé du pinard des anciens colons -passe-passe étrange entre tradition et religion… mais déplorer la perte de l’ancestrale viticulture méditerranéenne au profit du soda made in US, ce serait un manque de respect. Les touristes occidentaux avalent donc respectueusement leur coca, sans oser la moindre boutade ou la moindre requête. La religion, c’est sacré.
A la table d’Hamou, il y a quelques journalistes, des questions plein la bouche.
Il y a de jeunes gens dont c’est le premier voyage, qui ont beaucoup dansé chaque nuit dans l’immensité saharienne, volume de l’auto-radio à fond, dans les 4/4 aux portières ouvertes, sous la voûte étoilée. Le rap du désert. Les journalistes font la moue.
Mais il y a aussi une vieille dame providentielle qui se la joue Alexandra Mac Neel : elle raconte, d’une voix cultivée d’ex-professeur, ses aventures de baroudeuse, ses multiples voyages en solitaire dans le désert. Depuis qu’elle a du mal à marcher, et a failli mourir seule en plein Sahara, elle condescend à prendre un guide. La tablée boit ses paroles et la trouve fascinante, très grande dame old fashion : Hollywood n’aurait pas fait mieux.
Au matin, Hamou me fait visiter son verger. Une merveille de luxuriance, de fleurs printanières et de fruits en devenir, dans l’aridité monotone du désert. Le soleil commence à chauffer les palmes des dattiers et les fleurs de grenadiers. Hamou cueille des nèfles, me les tend, j’apprécie leur saveur acidulée.
Il me présente sa gazelle. Une toute petite gazelle, dans un enclos. Jolie et frêle.
Hamou a déjà domestiqué une gazelle, il y a longtemps. Elle a grandi avec son fils. Elle dormait près du lit de l’enfant, et lui léchait les pieds pour le réveiller, au matin. Le soir, quand Hamou rentrait du travail, il jouait au foot avec son fils et la gazelle, qui renvoyait très bien le ballon. Un jour, bien longtemps après, elle est tombée malade, et Hamou l’a vue dépérir, jour après jour. Elle souffrait. Toute une nuit, il l’a veillée, et au matin, il l’a égorgée en sanglotant. Il a donné le cadavre à un voisin, en lui disant de le manger, ou d’en faire ce qu’il voulait. Quand son fils s’est éveillé, il lui a raconté que le voisin avait tué la gazelle. Son fils n’a plus jamais voulu voir cet homme chez eux. Et toute la famille a pleuré, père, mère et enfants.
Le monde est stone. 
Même les hommes bleus ont parfois des raisons d’avoir le blues…

En pratique…

 Y aller : Evitez absolument les vols intérieurs Air Algérie : grosses déconvenues possibles (une escale de 45 minutes qui dure… 18 heures, par exemple ! Du vécu… à ne souhaiter à personne ! )Prenez de préférence un vol direct Paris-Djanet : Aigle Azur en propose un chaque samedi (à partir de 219€  l’aller simple en période de promotions). Les horaires ne sont guère pratiques (arrivée très tardive, retour en pleine nuit), mais le service à bord est parfait. Quant à Air France, il ne dessert directement qu’Alger ou Oran.
Rencontrer Hamou et partir avec lui : Les Voyages Timbeur proposent différentes formules dans les environs immédiats de Djanet et dans toute la région des Ajjers, qui s’étend sur plus de 700 km et qui est classée patrimoine mondial de l’humanité depuis 1982. Vous pouvez opter pour des formules de 7 ou 15 jours ou préparer un itinéraire personnalisé,  à pied, à dos de chameau, avec âne, ou en 4/4. A l’arrivée comme au retour de l’excursion, vous serez hébergés dans les Lodges Timbeur, d’un confort simple mais appréciable après des jours de désert ! Selon la formule choisie, l’accompagnement (chameliers, cuisinier…) et le nombre de participants, compter de 40 à 150€/jour environ (bien sûr, plus on est nombreux, moins ça coûte cher !)
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